Allocution de Jean-Michel Bavard, 09/07/2010

Monsieur Le Président, Mesdames et Messieurs les Elus régionaux, Mes Chers Amis et Camarades,

Nous avons la profonde conviction que l’on peut juger de la bonne santé morale d’une société à la façon dont elle traite ses étrangers. Vu sous cet angle, le bilan est accablant.

Certes, Nicolas SARKOZY avait annoncé la couleur et personne ne peut se déclarer surpris. Certes, quand un pouvoir lamine ainsi les acquis sociaux et s’attache à creuser toujours un peu plus les inégalités, il a fatalement besoin, pour détourner l’attention et masquer les vraies responsabilités de désigner des bouc- émissaires : vieille recette qui a toujours enfanté les pires drames. Pourtant peu d’entre nous avait mesuré le degré de violence avec lequel cette politique véritablement xénophobe serait mise en œuvre. Cette violence peut se mesurer à l’aune des objectifs chiffrés que le gouvernement fixe à ses préfets, à sa police… : des milliers d’expulsions programmées chaque année ! Et disons les choses sans ambiguïté : une expulsion, c’est toujours un drame aux conséquences indélébiles, une vie brisée ! Quand les chiffres effacent ainsi les personnes et leurs droits fondamentaux, le pire n’est jamais loin ! Bilan accablant donc pour les personnes, des hommes, des femmes, des enfants qui sont les cibles premières de cette politique et, nous trouvant à Amiens, nous ne pouvons pas oublier que c’est ici qu’un jeune garçon, le petit Yvan, a été amené à se jeter par la fenêtre de son immeuble par peur de la police, uniquement parce que ses parents étaient privés d’un titre de séjour, mais bilan qui compromet aussi notre avenir commun. Comment ne pas comprendre en effet qu’une telle politique de suspicion, de méfiance, d’appel à la délation, de repli sur soi, de traque, d’expulsion, de remise en cause des libertés individuelles et publiques mine peu à peu les fondements même de la République.

C’est pourtant un discours profondément optimiste que je veux tenir en ce jour : cette politique répressive aurait pu se mener dans la plus grande indifférence et c’est bien le calcul qu’avait fait ce pouvoir et, pire même, avec la volonté de flatter les côtés les plus sombres de la nature humaine, la bête immonde comme la nommait Bertolt Brecht.

Tout au contraire, c’est une formidable vague citoyenne qui s’est levée, des femmes et des hommes ordinaires regroupés dans le Réseau Education Sans Frontières, le RESF, et prêts à tous les courages, toutes les audaces pour aider des parents étrangers à obtenir leurs papiers, pour empêcher que l’on expulse une famille vers un pays qu’elle ne connaît parfois plus ou un jeune majeur scolarisé qui verrait là son avenir brisé, saccagé… Avec quelques convictions simples mais si fortes chevillées au cœur et au corps : l’universalité des droits fondamentaux, le devoir que nous avons tous de résister quand l’essentiel est en question, la légitimité qui est plus forte que la légalité lorsque les lois votées sont des lois qui bafouent la justice. Résister, résistance… non, je ne crois pas ces mots outranciers puisque je les utilise avec l’autorisation, si je puis dire, de Lucie Aubrac qui appelle à ne jamais oublier cet esprit de résistance même si le nazisme a été vaincu. Je me permets de la citer « Dès lors que l’on est confronté à une injustice pour soi- même ou pour un autre, on doit toujours rechercher les moyens de résister à cette injustice. »

C’est le 26 juin 2004 qu’une poignée de citoyens a ainsi créé le RESF par un appel réclamant la régularisation des Sans Papiers scolarisés. Que de chemin parcouru depuis, que de régularisations arrachées, que d’expulsions évitées et surtout c’est l’image même du Sans Papiers qui s’est peu à peu mais profondément modifiée dans la société. Depuis 221 organisations, venues des horizons les plus divers, ont rejoint le RESF. Avec cette cérémonie de parrainage, un nouveau pas est franchi et vous démontrez, Monsieur Le Président, Mesdames et Messieurs les Elus régionaux que nous ne sommes définitivement plus seuls. En parrainant ces femmes, ces hommes et ces enfants, nous voici donc solidairement responsables de leur avenir, eux qui n’ont commis qu’un seul crime, celui de venir nous demander protection parce que leur propre Etat les persécuter, celui de souhaiter un avenir meilleur pour eux- mêmes et leur enfants, celui de réclamer leurs droits les plus élémentaires puisqu’ils honorent leurs devoirs, depuis tant d’années, le plus souvent dans les métiers les plus difficiles et ingrats. De ce choix, de cette initiative forte, nous pouvons être fiers. Au-delà du sort de nos Amis, et nous savons par expérience combien la découverte d’une telle solidarité change leur vie, nous pensons qu’en ces heures où les plus hauts représentants de l’Etat oublient les fondements républicains, nous avons justement la responsabilité, élus et citoyens, de maintenir ces valeurs oubliées et malmenées. En quelque sorte et en ce jour, c’est bien nous qui faisons vivre la République. Pour cela, nous avons symboliquement choisi ces parrainés pour qu’ils puissent au-delà d’eux mêmes illustrer ces situations menaçantes et ces pièges destructeurs dans lesquels on les enferme : ces familles Dublin 2, dispositif qui refuse aux Demandeurs d’asile le libre choix pourtant inscrit dans la Convention de Genève du pays où l’on demande asile pour tenter de les expulser vers des pays que le hasard de leur fuite les a amenés à traverser. Ces demandeurs d’asile encore abandonnés aux trottoirs de Beauvais parce qu’une décision de régionaliser leur accueil dans la ville préfecture de l’Oise a été prise sans que les moyens de cet accueil n’est été prévu. Des familles désormais totalement intégrées dont vous n’auriez aucune chance de deviner que les enfants scolarisés dans nos Ecoles publiques ne sont pas des petits français « pur sucre ». Un jeune majeur scolarisé qui ne désire qu’une chose mais plus que tout : pouvoir étudier et se construire un avenir. Carl, tu étais, il y a 2 jours, aux portes de l’avion qui devait te renvoyer vers le Burkina Faso, c’est dire combien nous sommes heureux de te compter parmi nous en ce jour. Un salarié Sans papiers exploité depuis près d’une décennie par des patrons peu scrupuleux et syndicaliste en grève depuis dix mois dans un mouvement héroïque et ô ! combien exemplaire en passe de faire reculer ce gouvernement si brutal sur un point fondamental de sa politique.

Résister donc mais encore et aussi, comme un autre devoir, réfléchir, bâtir ensemble une alternative véritable à cette politique, être en capacité de tourner véritablement la page et le plus vite possible : nous ouvrir collectivement, en citoyens, de nouveaux horizons. Car s’il va de soi que le ministère de l’immigration et de l’identité nationale devra disparaître, cette condition indispensable ne pourra être suffisante. Le chantier est vaste et nous avons la volonté commune de nous y investir : c’est une belle ambition, un véritable espoir. Cette collaboration et ces projets communs ne peuvent donc, Monsieur Le Président, Mesdames et Messieurs les Elus régionaux, que nous réjouir et décupler notre volonté.

Merci à vous de faire se lever ce bel espoir d’un autre monde…

Jean-Michel BAVARD, Pour les RESF de Picardie, Amiens, le 09 juillet 2010

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